À l’occasion de leur neuvième édition, début janvier 2019, sur le thème du Progrès, Les Napoléons ont organisé un dialogue sur le conspirationnisme entre Lucas Menget, Directeur Adjoint de la rédaction de France Info, et Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch. Connaissez-vous les chemtrails ou les flatters ? Savez-vous qu’Elvis n’est pas mort et qu’il chille tranquillement avec Xavier Dupont de Ligonnes à Courchevel ? Quand les complots prennent des allures de nanars de science-fiction, nous sourions. Mais que faisons nous quand l’imagination dérive et que la vérité historique, juridique ou factuelle disparaît ? Que faisons-nous quand l’Holocauste n’existe plus parce que trois imbéciles dans une vidéo ont entouré une ombre et que, selon la formule consacrée, Ils posent la question » ? Comment rapporter la vérité quand l’information est devenue une guerre ? Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch, l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot, et Lucas Menget, correspondant de guerre et Directeur Adjoint de la rédaction de France Info, partagent ici les dernières nouvelles du front. Un entretien réalisé lors de la 9ème édition des Napoléons, consacrée au Progrès. Alexandre Kouchner Pour dire la vérité, il faut employer les bons mots. Fake news, complotisme, conspirationnisme, post-vérité … De quoi parle-t-on précisement ? Rudy Reichstadt Les fausses nouvelles existent depuis très longtemps. La loi de 1881 sur la liberté de la presse les définit et les sanctionne déjà . Une fausse nouvelle est un contenu faux, ou suffisamment éloigné de la réalité des faits pour la dénaturer, diffusé dans un but trompeur. Quand un journaliste professionnel se trompe et se corrige, cela relève de l’erreur. Une tribune ou un billet d’humeur relève de l’opinion. Un contenu publié dans une perspective manifestement satirique n’a pas pour but de tromper mais de faire rire ou réfléchir. C’est l’intention de tromper qui est absolument centrale dans les fake news. On entend cette petite musique complotiste dès que les médias professionnels sont présentés comme des rouages d’une gigantesque mécanique à tromper le public » Toutes les fausses nouvelles n’ont pas forcément un caractère complotiste mais, parce que précisément elles ont pour effet de vous révéler » des choses introuvables dans les médias classiques, elles revêtent souvent une dimension conspirationniste. Il s’agit de dénigrer les médias dominants ». On entend cette petite musique complotiste dès que les médias professionnels sont présentés comme des rouages d’une gigantesque mécanique à tromper le public, comme des serviteurs des puissants » tapis dans l’ombre. La montée en puissance des médias alternatifs » dits de ré-information » ne peut pas être comprise hors de cette perspective. Il faut la réinscrire dans le long et patient travail d’influence méta-politique mis en œuvre depuis plus de dix ans par la complosphère, et notamment par la plateforme la plus dynamique de cette galaxie complotiste, Egalité & Réconciliation, le site d’Alain Soral, qui se définit lui-même comme national-socialiste ». Capture d’écran de la home du site Égalité et RéconciliationLe complotisme relève-t-il forcément d’une idéologie d’extrême droite ? Rudy Reichstadt Le conspirationnisme est un discours qui peut être mis au service de camps politiques tout à fait rivaux. Mais la mouvance complotiste la plus influente aujourd’hui est assez bien circonscrite. Très largement d’extrême droite, elle est complètement intriquée avec la mouvance négationniste. On y trouve des personnalités comme Dieudonné ou Alain Soral, qui emmènent un attelage hétéroclite de gens venant aussi bien de l’extrême droite traditionnaliste que de l’anti-impérialisme d’extrême gauche, des marxistes défroqués que des nationalistes radicaux. Avec l’antisémitisme comme dénominateur commun. Il faut tordre le cou à cette idée reçue selon laquelle les complotistes seraient plus suspicieux, plus sceptiques » que la moyenne. Ce sont des croyants comme les autres » Après, le conspirationnisme n’est pas à proprement parler une idéologie. C’est un discours politique. Ce peut être une certaine disposition psychologique, une mentalité », mais qui ne doit pas être réduite à un trouble psychique ou psychiatrique. À cet égard, il faut tordre le cou à cette idée reçue selon laquelle les complotistes seraient plus suspicieux, plus sceptiques » que la moyenne. Ce sont des croyants comme les autres. Le conspirationnisme relève du champ des croyances. S’ils sont souvent très critiques » sur les faits qui ne cadrent pas avec la thèse qu’ils défendent, ils sont d’une crédulité désarmante face à tous les éléments susceptibles de la conforter. Leur doute » est toujours sélectif. C’est phénomène classique de dénégation la théorie du complot sert à congédier une réalité déplaisante. En disant que la vérité est ailleurs », le conspirationniste ne fait rien d’autre que de dire au réel d’ aller se faire voir ailleurs », pour reprendre les mots du philosophe Clément Rosset. Rudy Reichstadt / © Fondation Jean JaurèsComment est-ce que les équipes de France Info vivent et travaillent au quotidien avec le conspirationnisme ? Lucas Menget On se sent désarmés. Les gilets jaunes sont un exemple facile mais il y en a d’autres. Mehdi Nemmouche est jugé en ce moment pour la tuerie du musée l’Histoire hébraïque de Bruxelles il a depuis été condamné à la réclusion à perpétuité pour les quatre assassinats terroristes » commis en 2014, ndlr. La ligne de défense officielle de ses avocats est directement complotiste Nemmouche serait un agneau qui est allé sur commande assassiner des agents du Mossad ! Deux amis proches ont été ses otages en Syrie Didier François et Edouard Elias. Ils étaient quatre à témoigner, à décrire leur tortionnaire et leur geôlier, l’un des types les plus sanguinaires qu’il ait rencontré pendant leur détention. Mais la ligne de défense complotiste se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux malgré notre travail … Je ne m’exprime pas au nom de tous les journalistes mais je suis inquiet. J’ai l’impression qu’on n’arrive plus à contrer ces mensonges nébuleux. Aujourd’hui, une partie de la population ne nous croit absolument plus. Cette remise en cause est terrifiante. On fait des erreurs et on les reconnaît. C’est peut être ça la différence entre des journalistes et des conspirationnistes » Alors on est en train de se réorganiser. La crise des gilets jaunes peut avoir un effet bénéfique dans les chaînes d’info en continu parce qu’on est très attaqués, parfois à juste titre. On fait des erreurs et on les reconnaît. C’est peut être ça la différence entre des journalistes et des conspirationnistes. Mais quand Maxime Nicole fait une interview où il met en doute l’attentat de Strasbourg et de Nice, elle est partagée dix fois plus que nos infos… Lucas Menget / © Radio France – Christophe AbramowitzSi la vérité est si fragile, le métier et la dignité des journalistes consistent-ils quand même à tendre un micro à des conspirationnistes ? N’y a t-il pas un contre-discours à apporter, un moment où dire Ce que vous dites est dangereux et je ne peux pas m’en faire l’écho » ? Lucas Menget Ce n’est pas au journaliste de dire Vous êtes dangereux ». Il faut aller à la rencontre des complotistes pour montrer le danger des réponses sans jamais le juger. Il faut aussi faire entendre d’autres paroles. L’exemple le plus frappant, c’est celui des gilets jaunes qui passent leur temps à dire que BFM TV est une chaîne aux mains du grand capital mais qui la regardent toute la journée et lui font faire des audiences exceptionnelles ! France Info est aussi très attaquée et nos audiences sont aussi exceptionnelles depuis le début du mouvement. On est extrêmement critiqué et extrêmement regardé ! Il y a un phénomène qui dépasse complètement les compétences du journaliste. C’est pour ça que le journalisme doit aujourd’hui s’allier avec des scientifiques et des chercheurs pour comprendre comment l’information circule. Quand un journaliste poste une information sur Twitter, il passe à autre chose un jour les gilets jaunes, le lendemain l’audience de Carlos Ghosn. Un conspirationniste va passer sa journée, sa semaine, à faire grossir la fausse information. La nébuleuse complotiste est organisée. Nous ne sommes pas armés pour y faire face. On n’est pas suffisamment nombreux. L’information est un combat. Il ne faut pas abandonner et s’organiser… Dans ce type de mouvances, les vérités de fait passent au second plan. Ce qui importe, c’est la Vérité » générale, surplombante » Jean-François Marion vient de publier Psychologie de la connerie Sciences Humaines, 2018, un livre dans lequel il écrit qu’il y a moins de cons qu’avant » mais qu’ avec Internet ils se voient plus ». Faites-vous le même constat avec les complotistes ? Ou bien sont-ils réellement plus nombreux qu’avant ? Rudy Reichstadt Internet est une chambre d’écho. C’est parce qu’elles sont plus visibles que ces fausses informations circulent et influencent plus encore qu’auparavant. Dans les années 1990, si vous vouliez lire les Protocoles des Sages de Sion, il fallait vous rendre dans une librairie d’extrême droite. Aujourd’hui, ce faux antisémite est accessible en deux clics depuis Google. Si vous avez un intérêt pour ce genre de choses, vous serez mis immédiatement en contact avec des gens qui nourrissent le même intérêt et l’alimenteront en retour. Là où, autrefois, vous auriez pu être découragé et passer à autre chose, les réseaux sociaux vont vous galvaniser parce que vous allez y trouver une communauté de croyants qui vont entretenir la flamme de votre croyance. On ne doit jamais perdre de vue que le rapport à la vérité que l’on rencontre dans ce type de mouvances est extrêmement problématique. Les vérités de fait passent au second plan. Ce qui importe, c’est la Vérité » générale, surplombante, au nom de laquelle on agit. C’est pour cela qu’en dépit des libertés extrêmes qu’ils prennent parfois avec la réalité factuelle, les démagogues et les leaders populistes sont souvent crédités par leurs partisans de parler vrai ». Face à cela, ceux qui restent soucieux des faits sont vus comme ayant une conception mesquine de la vérité. France Info a quand même la confiance d’une grande majorité des Français. C’est le premier site d’information de France, la rédaction est fournie avec des journalistes de terrain et des correspondants en région… Si même France Info a du mal à suivre, comment on fait ? Quels sont les mécanismes pour ne pas complètement perdre de vue la vérité ? Rudy Reichstadt D’abord, il ne faut pas minimiser l’importance de ce phénomène. On a longtemps expliqué que le complotisme était ultra-minoritaire, ne concernait que des marginaux, et que c’était leur faire trop d’honneur que de s’intéresser à leurs arguments. Or on ne peut plus faire l’économie d’un travail de contre-argumentation. Il faut prendre les théories du complot pour ce qu’elles sont des discours qui ont une fonction politique. Il faut confronter ces arguments aux faits, les vérifier et les déconstruire. Une bonne méthode est de pousser ces théories jusqu’au bout de leurs implications logiques. De fil en aiguille, les complots présumés deviennent tellement importants, impliquent tellement de personnes sur des échelles de temps tellement longues que leur invraisemblance finit par devenir évidente. Arrive un moment où même le complotiste le plus acharné n’a plus rien à répondre, il est contraint de se réfugier dans la croyance en un complot encore plus énorme ou de changer de sujet. Lucas Menget On peut les démonter par l’absurde, y compris sur nos antennes, dans un cadre assez défini. Et puis il y a une chose importante retourner sur le terrain. Depuis quelques années, la presse a un peu lâché le terrain pour des raisons économiques et intellectuelles. On a cru qu’il n’y avait plus besoin d’envoyer des équipes car tout est accessible en temps réel. C’est faux. Je reste un reporter et j’y croirai toute ma vie. Il y a des exemples qui ont montré à quel point ça marche. Quand Jeff Bezos reprend le Washington Post, tout le monde craint la reprise en main par Amazon. Effectivement, il a foutu plein de monde dehors. Mais ensuite, il a réinvesti et embauché énormément. Il y a plus de journalistes aujourd’hui au Washington Post qu’il n’y en avait il y a cinq ans, et ses chiffres sont aujourd’hui exceptionnels. Le New York Times a fait exactement la même chose il a investi dans le reportage et l’investigation. Mais ça suppose que les médias aient de l’argent. Esther Vargas / CC BY-SA du terrain, de l’investigation, cela a un coût. Il faut des budgets pour aller sur les ronds-points où nous aurions du être en permanence dès le début, jour et nuit, pour écouter les gilets jaunes, leur parler et faire entendre leur voix. C’est notre boulot d’aller sur le terrain et de faire parler les gens, de leur poser des questions intelligentes pour mettre en balance des théories complètement absurdes. Les réseaux sociaux n’ont pas créé » les complots. Pourquoi sont-ils aujourd’hui aussi virulents et omniprésents dans le débat public ? Rudy Reichstadt C’est une responsabilité largement partagée. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes, qui encouragent ce type de contenus, y ont leur part. Mais les médias professionnels aussi, de même que certains responsables politiques qui font un usage parfois abusif des fausses informations. Certains États et gouvernements étrangers alimentent par ailleurs sciemment la désinformation, avec pour objectif de saper la confiance dans la démocratie. C’est ce que l’on appelle le sharp power ». Et puis il y a nous tous, journalistes ou consommateurs de médias, parents ou éducateurs, qui avons notre part de responsabilité. D’autant que s’est banalisé depuis des décennies un certain relativisme au nom duquel il ne saurait exister de vérité, seulement des vérités, au pluriel, faisant perdre parfois de vue qu’il existe un réel indépendamment de nous. Ce relativisme a sans doute pavé la voie vers la crise anthropologique que nous traversons, qui contient et dépasse à mon avis largement la seule crise de confiance dans les médias professionnels. Lucas Menget La responsabilité des politiques est flagrante. La nuit du vote du référendum sur le Brexit, la question la plus posée sur Google est La Grande Bretagne fait-elle partie de l’Union Européenne ? ». Intoxiqués par une campagne mensongère les fameux 300 milliards d’euros par semaine que l’Angleterre allait récupérer, le public ignorait ce sur quoi il votait. Il faut donc aussi démonter le discours des politiques. Les seules batailles que l’on est sûr de perdre sont celles que l’on ne mène pas. Il faut se confronter non seulement aux fake news » Steve Bannon, le directeur de campagne de Trump, disait J’adore quand mes fake news deviennent votre réalité ». Entre les manipulations politiques et les dérives complotistes, peut-on encore retrouver la vérité ? Rudy Reichstadt Cette citation est indissociable d’une vision orwellienne du monde, inversée, où le vrai est faux et le faux est vrai. Umberto Ecco disait que les réseaux sociaux ont mis sur le même plan la parole d’un prix Nobel et celle du premier imbécile venu. Et l’on commence à spéculer sérieusement sur l’avènement d’un âge de la bêtise »… Mais ce n’est pas une fatalité. Les seules batailles que l’on est sûr de perdre sont celles que l’on ne mène pas. Il faut se confronter non seulement aux fake news, mais aussi à ceux qui les diffusent en montrant quel est leur projet, en retournant contre eux l’une des questions favorites des complotistes À qui cela profite-t-il ? ». Prenez l’exemple de ce journaliste gilet jaune » qui a interpellé récemment Jean-Michel Apathie dans la rue en l’accusant d’être au service des puissants » il termine sa série d’invectives en se plaignant qu’on ne puisse plus faire de quenelles », ce geste antisystème » inventé par Dieudonné et qui revêt, de manière codée mais évidente pour qui prend la peine de s’y intéresser, une connotation clairement antijuive. Lucas Menget Il y a un espace pour la vérité. On peut encore la chercher et la diffuser. C’est le métier des vrais journalistes. Cela nous demande de descendre dans l’arène. C’est ce qu’a fait Céline Pigalle, la directrice de la rédaction de BFM TV. Elle est allée à la rencontre des gilets jaunes qui manifestaient en bas de BFM pour répondre à leurs questions et leurs attaques. C’est un tribunal populaire auquel elle fait face. Elle répond, elle argumente, elle explique. C’est ce que font tous les journalistes de France Info, dans des conditions parfois très difficiles démontrer la qualité de notre travail et l’importance d’une information vérifiée et véridique. À nous de retourner sur le terrain avec notre carte de presse, sur le front, et de faire notre métier. C’est courageux et c’est nécessaire. Alexandre Kouchner Si nous sommes dans l’âge de la connerie, n’oublions pas cette citation de Michel Rocard Il faut toujours préférer l’hypothèse de la connerie au complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. » SUR LE MÊME SUJET > On peut être conspirationniste en raisonnant très bien » > Christopher Priest La réalité n’est rien d’autre qu’un consensus » > Fake news » la réponse française se précise > Acheter 1000 retweets, c’est 3 dollars » > YouTube ne recommandera plus de vidéos complotistes > Les ambitions des trolls russes sont sans limites » > Complotisme peut-on guérir les Français ? Image à la une © NASA / Neil A. Armstrong
La presse américaine, comme le gouvernement américain, est une institution corrompue et troublée. Corrompu non pas tant dans le sens qu’il accepte des pots-de-vin mais dans un sens systémique. Elle ne fait pas ce qu’elle prétend faire, ce qu’elle devrait faire et ce que la société attend de lui, c’est à dire, être impartial et dire la vérité et rien que la vérité. Et malheureusement, c’est valable aussi pour la presse médias d’information et le gouvernement sont enlacés dans un cercle vicieux de manipulation mutuelle, de fabrication de mythes et d’intérêt personnel. Les journalistes ont besoin de crises pour dramatiser les informations, et les responsables gouvernementaux doivent sembler réagir aux crises. Trop souvent, les crises ne sont pas vraiment des crises mais des fabrications conjointes. Les deux institutions sont devenues tellement piégées dans un réseau symbiotique de mensonges que les médias sont incapables de dire au public ce qui est vrai et que le gouvernement est incapable de gouverner efficacement. Telle est la thèse avancée par Paul H. Weaver, ancien politologue à l’Université Harvard, journaliste au magazine Fortune et responsable de la communication d’entreprise chez Ford Motor Company, dans son analyse provocante intitulée News and the Culture of Lying Comment fonctionne vraiment le journalisme . Les journalistes et les politiciens sont pris au piège dans un réseau symbiotique de mensonges qui induit le public en par exemple, le long effort dans les années 80 pour éliminer le déficit fédéral, centré sur l’amendement Gramm-Rudman-Hollings. Pendant plusieurs années, les journaux, les magazines et les journaux télévisés ont publié des centaines d’articles sur les débats sur Gramm-Rudman, les opinions de toutes sortes d’experts sur l’urgence de réduire le déficit et la promulgation éventuelle de la législation. Les politiciens ont postulé – et ont été décrits – comme travaillant avec diligence pour maîtriser le déficit. Quiconque lisait un journal ou regardait les journaux télévisés a reçu le message que le Congrès et l’administration Reagan luttaient héroïquement et douloureusement pour contenir les dépenses gouvernementales et réduire le déficit. Derrière l’écran de fumée, cependant, les comités du Congrès et les fonctionnaires fédéraux augmentaient les dépenses et ajoutaient de nouveaux programmes dans les processus de budgétisation et de dotation annuels de routine. Lorsque les journalistes ont rendu compte d’un nouveau programme, ils l’ont généralement qualifié de bonne nouvelle – le gouvernement s’attaque à un autre problème – plutôt que comme un ajout au budget et au déficit. Les journalistes ont conspiré avec les politiciens pour créer l’image d’un gouvernement luttant pour mettre fin à la crise du déficit, mais ils ont ignoré les procédures de routine qui ont augmenté le déficit. En conséquence, écrit Weaver, il n’y a eu aucun reportage sur le fait que le gouvernement augmentait le déficit, même si c’était ce qui se passait».Les médias d’information et le gouvernement ont créé une mascarade qui sert leurs propres intérêts mais induit le public en erreur. Les fonctionnaires obligent les médias au besoin dramatique en fabriquant des crises et en gérant leurs réponses, renforçant ainsi leur propre prestige et leur pouvoir. Les journalistes rapportent consciencieusement ces fabrications. Les deux parties savent que les articles sont des manipulations auto-agrandissantes et ne parviennent pas à informer le public sur les questions plus complexes mais ennuyeuses de la politique et de l’activité du gouvernement. Ce qui a émergé, soutient Weaver, est une culture du mensonge. La culture du mensonge», écrit-il, est le discours et le comportement des fonctionnaires cherchant à mobiliser les pouvoirs du journalisme pour soutenir leurs objectifs, et des journalistes cherchant à coopter des fonctionnaires publics et privés dans leurs efforts pour trouver et couvrir histoires de crise et d’intervention d’urgence. C’est le moyen par lequel nous, Américains, gérons la plupart de nos activités publiques et une grande partie de nos activités privées ces jours-ci. » Le résultat, dit-il, est une déformation du rôle constitutionnel du gouvernement en une institution qui doit continuellement résoudre ou sembler résoudre les crises; il fonctionne dans un nouveau et puissant mode de fonctionnement d’urgence permanent».
1Dans une acception large, toute relation entre individus supposerait une manipulation », dans le sens où chacun souhaite infléchir la pensée ou l’action de son interlocuteur, le comprendre », étymologiquement avec et prendre p. 12. L’ouvrage se propose de définir et de décrire les actes de langage manipulatoires » p. 14, en les catégorisant plus spécifiquement. Pour ce faire, Patrick Charaudeau consacre ses trois premiers chapitres aux rapports qu’entretient le sujet avec la vérité, à la manière dont la vérité peut être travestie par la négation, et aux moyens stratégiques pour tromper autrui. 2Ces catégories sont utiles à l’auteur pour développer son point de vue sur la post-vérité » au quatrième et dernier chapitre, à une époque où il est commun de parler de faits alternatifs, de fake-news, d’infox, d’intox, ces fausses nouvelles » qu’il qualifie de contre-vérités » p. 126. Selon le dictionnaire d’Oxford, la post-vérité insiste sur l’aspect émotionnel des croyances […] “un adjectif défini comme se rapportant à ou dénotant des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles” » p. 122. Du point de vue langagier, l’auteur s’intéresse à la vérité des faits objectifs, en leur croyance ou non, puis à leur transformation en ce qu’il nomme la contre-vérité », qui supposerait une crédulité » des individus quand ceux-ci y adhèrent sans discuter malgré le rétablissement de la vérité p. 137-140. Voilà le triomphe de la négation et de l’opinion sans dialogue, le refus du sens par la foutaise », dont l’objectif serait moins de dire vrai que de nier la vérité en se faisant passer pour vrai en produisant une grande force émotionnelle p. 154. 3S’appuyant sur des travaux de sociologie et de psychologie sociale, P. Charaudeau dépeint une humanité composée d’individus qui croient plus facilement ce qu’ils veulent croire vrai plutôt que ce qui est vrai, qui se confortent dans leurs croyances et s’y réfugient, par simplicité, par désir d’appartenance à une communauté partageant ces idées sur les réseaux sociaux notamment, malgré l’existence de raisons rationnelles de ne pas y croire. Comme première critique, il me semble qu’il aurait été intéressant d’argumenter en quoi la science normale, dans ses pratiques communautaires, échappe à ces définitions. 4L’auteur déplore ce temps des post-vérités, celui où la vérité est massivement négligée dans un monde postmoderne où l’information numérique circule vite, mondialement, provenant d’une hétérogénéité de sources créant un brouillage entre le vrai et le faux ». Ne pas s’en préoccuper serait un manque à exercer son propre jugement et sa liberté intellectuelle, […] en tant qu’il témoigne d’une confusion quant aux normes de la croyance et du jugement conduisant à une perversion des buts de la vie intellectuelle » en reprenant les propos du philosophe analytique Pascal Engel, p. 151. 5Ce n’est que vers la fin du livre p. 140-162 que l’on comprend le problème politique de l’auteur, qui réside dans une certaine conception de la démocratie définie comme l’expression de la souveraineté populaire. […] Il est [alors] nécessaire que le peuple soit correctement informé pour pouvoir exercer ce droit en étant le plus éclairé possible sur les affaires de la cité ». Cette métaphore de la lumière est à entendre dans un sens assez normal pour faire des choix démocratiques, il faut connaître et maîtriser la réalité afin d’agir dessus, cette réalité étant rationnellement appréhendée par ceux qui produisent le savoir de référence à l’aide d’outils objectifs, en l’occurrence les savants, les experts », et les journalistes. 6L’auteur défend le devoir de vérification par les médias, leurs pratiques de désintoxication par fact-checking et d’évaluation de la crédibilité des experts, ces rubriques de décodage de l’actualité qui rétablissent le bien-fondé de la circulation d’un énoncé. Si l’auteur nous rappelle qu’une information est toujours une construction et donc émise d’un certain point de vue, il insiste sur la responsabilité des journalistes quant aux conséquences de leurs publications, en termes de manipulation involontaire » des lecteurs, par le simple fait de publier une information plutôt qu’une autre à moment précis. 7Du point de vue langagier, l’expression fait objectif » n’aurait pas de sens, car les faits appartiennent à la réalité brute, et c’est le regard que l’on porte dessus qui peut être dit objectif ou subjectif, à travers la façon de décrire cette réalité, dans une circonstance de parole donnée » p. 123. Il y aurait donc d’un côté le monde des faits, et de l’autre le monde du point de vue, chacun permettant de définir un type de savoir issu de représentations construites par le langage. Lorsque le discours tend à l’objectivité des descriptions et des explications sur le monde, par l’usage de méthodes et d’outils d’analyse scientifiques, il peut définir des lois indépendantes du point de vue du sujet hors-sujet » et de tout acte d’énonciation, en produisant un savoir de connaissance » p. 28-30 à propos du fonctionnement des phénomènes extérieurs à toute pensée. Quand ce savoir est savant », et non de révélation », il est ouvert à la discussion et à la critique, à la réfutation et à la vérification. La posture épistémologique défendue par P. Charaudeau, qui engage l’existence d’un monde s’imposant au sujet, pourrait être qualifiée de réaliste bien que l’auteur ne se qualifie pas comme tel. Les vérités se donnent à voir dans des formes particulières, reconnaissables et mises en scène selon certaines règles socialement admises il s’agit de figures de vérité ». Celles qualifiées de scientifique[s] » p. 38-39 s’appuient sur des procédures rationalisantes » qui aboutissent à des discours de démonstrations soumises à la contradiction, et admises comme vérités provisoires. C’est ainsi que le sujet se fait porte-parole d’une vérité sur le monde vérifiable par tout un chacun qui reproduirait les mêmes opérations en utilisant les mêmes instruments et les mêmes procédures indépendantes du sujet, opérations qui confèrent aux énoncés un statut d’objectivité. Alors que je vois dans ce rôle de porte-parole les fondements de l’autoritarisme des sciences modernes, P. Charaudeau semble être attaché à cette épistémologie. Bien qu’il rappelle que l’interprétation ne représente pas la réalité du monde mais le réel signifiant qui est construit à partir de celle-ci […] » p. 124, il insiste sur l’importance de ne pas nier cette réalité. 8Le savoir de connaissance est distinct d’un savoir de croyance » p. 30-33 qui dépend non plus du monde extérieur mais de sa propre subjectivité, d’un parti pris, d’un jugement du sujet in-sujet ». Le sujet s’impose au monde de deux manières. Quand il le juge par rapport à une échelle de valeurs éthique, esthétique, pragmatique engageant le sujet, il produit un savoir d’opinion », qui n’énonce pas une vérité sur le monde, mais un point de vue sur les vérités du monde » p. 32. Quand il décrit le monde, il produit un savoir d’expérience » en supposant que ce qu’il a pu éprouver lui-même est éprouvable par tout autre individu dans la même situation. Au savoir d’expérience correspond une figure de vérité dite factuelle ». Un énoncé sur un fait est alors considéré comme vrai s’il est cohérent et vérifié par la perception et le raisonnement de chacun, ou encore par un savoir de croyance commun ». 9Les motifs de manipulations de la vérité sont de divers ordres par exemple la croyance absolue, l’intention de nuire ou encore l’amusement. Les contre-vérités peuvent procéder par la modalité de négation des faits, ce qui engendre un discours négationniste » p. 126-128 quand elles produisent des explications contestant l’existence de faits, un autre storytelling » et des faits alternatifs », comme le font par exemple les communautés de platistes, les anti-vaccins ou les climato-sceptiques. Les contre-vérités peuvent aussi procéder par invention » de faits, par exemple lorsque Donald Trump relaie des messages conspirationnistes. Se pose alors la question des intentions, conscientes ou non, de l’émetteur de telles contre-vérités. S’il en est pleinement conscient, il s’agit d’un mensonge qui masque ce qu’il pense p. 59-61. Quand il refoule son savoir, quand il adhère honnêtement à ce qu’il énonce, quand il refuse inconsciemment ce qu’il sait, pense ou pourrait savoir », il s’agit de dénégation » p. 62-65. L’incertitude induite dans le rapport qu’entretient le sujet à son savoir ne peut être reconnue que par un tiers extérieur qui peut qualifier cette attitude de déni ». Ce doute sur la sincérité du sujet rapproche le déni de la mauvaise foi » p. 65-70, à ceci près que dans ce dernier cas le sujet veut croire en ce qu’il dit dans un acte de faux-semblant, en taisant ou mettant en sourdine ce qu’il pense. 10Je déplore avec l’auteur le manque de discussion et de volonté de construction que l’on peut conférer à des attitudes telles que le mensonge, ou certaines impostures grossières. Je suis moins convaincu par l’intérêt des catégories d’analyse proposées plus nombreuses dans le livre que celles que je mobilise ici, un peu simplement descriptives et attendues, qui, j’en ai bien peur, sont peu propices à la transformation du monde. Par exemple, en quoi le déni, la mauvaise foi et les manipulations ne seraient-ils pas à l’œuvre dans les pratiques scientifiques ? Que resterait-il des grands partages habituels entre connaissances et croyances ? 11Pour souhaiter les maintenir, il faudrait s’accorder sur le postulat de l’auteur soutenant que la démocratie a besoin d’un pacte de confiance » entre le peuple et ses dirigeants, et que pour cela le peuple [doit être] informé et bien informé » p. 158. Il m’est difficile de ne pas y voir les mêmes travers qu’avec ce que certains nomment le déficit de connaissances », supposant que la non-acceptation sociale du peuple ignorant reposerait sur son manque d’information. Cela revient à donner toujours plus de pouvoir à certains, et moins à d’autres. C’est pourquoi là où l’auteur voit une fuite de la vérité, mon regard se porte plutôt sur le triomphe de la société des experts et sur les problèmes démocratiques que suppose ce surplus de légitimité, au-devant de la scène à l’heure de la crise sanitaire liée au coronavirus, tout autant qu’une pratique intellectuelle qui consiste plus à checker qu’à engendrer une enrichissante discussion démocratique. Il me semble que ce n’est pas en maintenant ces distinctions entre savoirs de connaissance et savoirs de croyance que nous pourrons échapper à l’autoritarisme de ceux qui imposent les contre-vérités tromperie » p. 160 ou de ceux qui pensent la détenir.
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